Et Dieu créa Ourasi


Les autres trottaient, lui s'envolait. De l'avis de tous, Ourasi est le meilleur cheval de tous les temps.

Dans le panthéon du trot où se côtoient pêle-mêle ceux qui dominèrent leur époque : Uranie, Gélinotte, Ozo, Roquépine, Une de Mai, Bellino II, Idéal du Gazeau ou Lurabo, il faudra aménager un box spécial à Ourasi. Non seulement, il possède toutes les qualités de ses illustres devanciers, mais la nature s'est ingéniée à les sublimer dans un ensemble parfaitement harmonieux.

La marque divine


Sous sa robe alezan foncé, derrière la petite étoile blanche plantée au milieu de son front comme une marque divine, Ourasi a donné une dimension inégalée aux courses de trot. Il est parvenu à concentrer dans ses allures tout ce qui avait fait la gloire de ceux qui l'ont précédé, qu'il a tous réduits au rôle de faire-valoirs. Il allie la noblesse de Roquépine, le punch de Bellino II et la désinvolture d'Idéal du Gazeau avec, en plus, une dose de génie exceptionnelle.

Devenu le premier cheval médiatique de l'histoire, Ourasi, né le 7 avril 1980 chez Raoul Ostheimer au haras de Saint-Georges, s'est longtemps prélassé dans une petite enfance tumultueuse. Gâté comme un fils unique (Ourasi est le seul poulain né au haras cette année là), cabochard, paresseux et préférant se goinfrer de pommes - son pêché mignon - plutôt que de s'appliquer entre les brancards, il sembla longtemps être un cheval quelconque. Ses débuts, à Caen, en octobre 1982, confirmèrent cette mauvaise impression. Pataud et distrait, il sema alors une belle panique dans le peloton de jeunes chevaux avant de terminer dans le lointain.

Un mois plus tard, pour ses débuts à Vincennes, dans une bonne épreuve réservée aux deux ans, il s'emmêla encore les sabots au départ avant de terminer comme une balle. Les jumelles des « pros » avaient, ce jour-là, délaissé le vainqueur, tombé depuis longtemps aux oubliettes pour ne retenir que la fin de course spectaculaire de ce poulain inconnu.

Pierre-Désiré Allaire, le "sorcier maudit", n'hésita pas à proposer un chèque de vingt millions de francs à Raoul Ostheimer, son éleveur-propriétaire-entraîneur, sourd et muet de naissance, sur cette simple impression. Une fortune pour un cheval qui, à l'époque, n'avait encore jamais rien gagné. Après avoir hésité, et convaincu par son son ex-épouse, Rachel Tessier, de conserver leur cheval, l'éleveur refusa l'offre et envoya son apprenti champion chez Jean-René Gougeon, le pape de Vincennes. C'est là, à Moissy-Cramayel, aux portes de Melun, qu'Ourasi a appris son métier.

L'art du dilettante


Couvé par Philippe Renouf, son lad attitré, il ne s'est pas départi pour autant de son mauvais caractère. Têtu, mordeur à l'occasion mais détestant par-dessus tout la promiscuité des autres chevaux qu'il méprise de toute sa hauteur, Ourasi se contente toujours du minimum lors des séances de travail qui lui sont imposées. Un dilettantisme sont il ne s'est jamais débarrassé mais qui constitue peut-être la source essentielle de son extraordinaire santé morale.

Avec lui, la science du driver devient marginale. Au fur et à mesure des soixante courses qu'il a accumulées dans sa carrière (40 victoires dont 22 consécutives), Ourasi a su intégrer tous ses points de repère sur l'anneau de Vincennes. Il sait parfaitement ce qu'il convient de faire pour occuper la meilleure place à l'entrée du dernier tournant et aborder la ligne droite dans les meilleures conditions. La tactique s'est déjà traduite par 13 millions de francs capitalisés sur son compte en banque. Le prix de ses victoires. Le prix de son génie.

200 millions dans le sulky


13 millions équitablement répartis jusqu'ici entre Raoul Ostheimer et Rachel Tessier, son ex-épouse. Malgré leur séparation mutuellement consentie, l'un et l'autre continuent à couver leur champion en bonne harmonie. Tout s'est pourtant fissuré lorsque l'éleveur, pressé par sa deuxième épouse, décida de vendre la moitié de la valeur estimée du crack (24 millions) à un groupe de 40 co-propriétaires. Coup dur pour Rachel et pour Colette, la soeur de Raoul Ostheimer, laissées à l'écart de la transaction et du profit qu'elle engendre. Le tribunal tranchera.

Sans prêter attention à cet épisode judiciaire, alimenté par son talent, Ourasi s'est astreint à l'indispensable préparation qui devait le conduire vers une troisième victoire dans le Prix d'Amérique, le championnat du monde incontesté des trotteurs.

Rien ne pouvait, en théorie, entraver les projets de Jean-René Gougeon, qui a mis à profit l'opportunité de signer sa huitième victoire personnelle dans la course des courses. L'optimisme débordant qui enveloppait la participation d'Ourasi fut partagé, par procuration, par les millions de turfistes assidus, grossis pour l'occasion par ou ou deux millions d'amateurs ponctuels qui ont déposé une somme de l'ordre de 200 millions de francs dans le sulky du champion.

Le Roi Ourasi dans la Légende


Le cheval du siècle a mis un point final à sa carrière de course sur un exploit inégalé. Inégalable ? En remportant pour la quatrième fois le Prix d'Amérique, en assortissant cette performance monumentale d'un nouveau record de la distance et de l'épreuve, Ourasi a désacralisé tous les héros de Vincennes. Il a confisqué à son seul profit les parcelles de gloire éparpillées sous les sabots de ses vénérables ancêtres. Exit Uranie, Roquépine, Idéal du Gazeau ou Bellino II. Le roi, c'est lui. Et lui seul. Les autres peupleront la légende, lui la fera vivre au rythme du souvenir et des images.

Images d'un monarque nonchalant, le front marqué d'une étoile divine entre deux paupières alourdies par une sorte d'ennui insondable. Image du roi fainéant. Roi paresseux, capricieux certes, mais quel charme.

Une seconde carrière qui tourne court


Contraint d'abdiquer en pleine gloire, le crack, sitôt son dernier Prix d'Amérique couru, sa carrière terminée, a pris possession de ses nouveaux quartiers au haras d'Aunou-le-Faucon, chez Jean-René Gougeon. Il est entré au haras liste pleine : une centaine de juments issues de l'élevage français, auxquelles sont venues s'ajouter une trentaine d'étrangères : suédoises, finlandaises, norvégiennes ou américaines. 

Toutes ont fait le voyage vers Aunou-le-Faucon. Leurs propriétaires ont accepté de débourser 90.000 Francs pour avoir les honneurs du sire. Las ! Seules quelques unes d'entre elles seulement eurent un poulain d'Ourasi. Ce fâcheux résultat a conduit le syndicat des co-propriétaires du cheval à se réunir et à décider de suspendre la monde en insémination artificielle pour privilégier la monte naturelle, en réduisant le nombre de juments présentées. Sans plus de succès.

Beaucoup de choses ont été dites ou écrites pour tenter d'expliquer la quasi stérilité du crack : sujet à des problèmes urinaires et sous la pression du milieu hippique, Ourasi aurait reçu avec la bénédiction des autorités un médicament interdit juste avant son dernier Prix d'Amérique pour qu'il puisse uriner.

Concernant cette supposition, Madame Valérie T., une proche d'Ourasi, explique : "Ourasi avait été isolé dans un box à l'hippotel, pour l'empêcher de stresser avant la course et d'uriner tranquillement comme il le faisait dans les premières années de sa carrière. Il se trouve qu'à Vincennes une foule impressionnante circulait dans les écuries (cela n'existe pas dans le galop, ni à l'étranger d'ailleurs). C'était à peine si on pouvait le sortir de son box pour l'atteler et là tout le monde voulait le toucher. C'était intenable. La porte du box s'ouvrait et se refermait sans cesse parce que les gens voulait le voir « en privé ». A chaque fois Ourasi couchait les oreilles et grattait du pied en signe d'énervement.  Au fil des ans, il devenait de plus en plus tendu avant la course et il ne faut pas oublier qu'il avait fait une chute dans les écuries de Vincennes la seule fois où Monsieur Richard William Denéchère (le mentor de Fan Idole) devait le mener. Vous n'avez aucune idée de la rage et du dévouement dont Philippe Renouf a fait preuve pour son « extra-terrestre » (l'expression vient de lui, pour information). Il a tout fait aussi pour que le cheval se trouve dans un endroit calme, où il puisse marcher un peu tranquillement avant la course, là où personne ne viendrait le déranger jusqu'à l'entrée en piste. Ça a marché et c'est tout : pas de piqûre, pas de magouille…"

En tout état de cause, la quasi stérilité d'Ourasi a causé la désaffection des nombreux propriétaires du syndicat auquel il appartient, qui, hormis Raoul Ostheimer, jusqu'à sa mort en décembre 2000, ne viendront jamais le voir sur son lieu de retraite, la valeur de l'étalon étant alors retombée au prix de la boucherie. Peut être le champion préférait-il tout simplement profiter d'une retraite tranquille et bien méritée...

Ourasi a engendré 38 poulains en tout, dont le meilleur, Emir des Fresneaux, s'est hissé au niveau semi-classique sous la selle et est aujourd'hui étalon.

A l'ombre des pommiers


Tous n'ont cependant pas oublié Ourasi et le cheval a reçu pendant sa retraite de nombreuses visites d'admirateurs (certains venant même depuis la Belgique) qui lui apportaient des pommes golden, dont il était toujours aussi friand, et des carottes. L'abandon de ses propriétaires n'ayant pas entamé son moral, il passait ses journées à brouter, en compagnie d'une vache et parfois d'un veau, surveiller les juments dans les paddocks voisins, et en été, il s'adonnait à la chasse aux hirondelles dans son pré...

Loin de l'agitation qui a entouré sa carrière de course, Ourasi a profité tranquillement de la vie et d'une retraite paisible bien méritée.

Pierre Lamy son soigneur a planté deux pommiers à l'entrée du haras de Gruchy. Le moment venu, il espérait qu'Ourasi reposerait en paix sous ces ombrages qu'il aimait tant lorsqu'il était poulain...

Ourasi nous a quittés le 12 janvier 2013, à l'âge de 33 ans, et a été enterré devant son paddock.


Tiré d'un article de Dominique Cazin - L'Est Républicain (1988).


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